#45 Bordeaux-Brest (18/04/1980)

Omar Sahnoun: le virtuose foudroyé.

– Il était à côté de moi. Il m’a dit :faut bien qu’on se chauffe, Nanard.
et il est parti en arrière, il a fait des gestes dans le vide, comme pour essayer de se rattraper.
J’ai crié. Quelques jours avant, à Nice, le réacteur du petit avion qui nous ramenait d’un match avait pris feu.
On avait eu très très peur. Il m’avait dit :
– tu te rends compte, j’ai failli ne jamais connaitre mon fils …
Et bien, il est mort avant la naissance de son fils. C’est nous les joueurs qui l’avons habillé. On lui a mis un maillot de Cologne qu’il aimait beaucoup et le survêtement de l’équipe de France avec le coq brodé.
Et on a porté son cercueil.
La semaine suivante, on a gagné à Paris. Pour lui …. « 

La disparition brutale d’Omar Sahnoun a suscité une forte émotion.
Mourir à moins de vingt-cinq ans, alors qu’on est à quelques semaines de devenir père pour la première fois…
Le cross de décrassage au cours duquel Sahnoun a été victime de sa crise fatale n’était ni particulièrement sévère, ni mené grand train.

Après son alerte de 1977 à Saint-Germain, Sahnoun avait été soigné, soumis à de multiples contrôles médicaux et c’est après s’être entourés de toutes les garanties que les Girondins lui avaient fait signé un contrat.
Depuis Sahnoun était suivi avec rigueur.
Il faut souligner que la nature du mal ayant emporté le Girondin échappe encore à l’analyse médicale (de 1980) et par conséquent au traitement thérapeutique. Tout au plus, la science a-t-elle décrit la formation des extra-systoles – une contraction cardiaque un peu anarchique – parfois douloureuse, dont Sahnoun avait souffert depuis 1977.

Mais les raisons de cette anomalie du cœur ?
Encore inconnues. Par contrecoup, aucun traitement n’avait pu être défini.

Dans ces conditions, s’il est juste de dire qu’Omar Sahnoun n’a pas été imprudemment maintenu dans un secteur d’activité dont on savait qu’elle présentait pour lui un danger, il est impossible de soutenir que ses insuffisances physiques n’étaient pas incompatibles avec la pratique du football.

Dans son cas, le savoir humain était débordé.
On comprend, dès lors, le souhait exprimé par le professeur nantais Ginet : l’autopsie du défunt, pour tenter de progresser dans un domaine médical encore mal exploré.

Une planche de salut
La faculté n’ayant pu se prononcer avec certitude à son sujet, Omar Sahnoun avait décidé de persévérer dans le football après l’alerte de 1977.
Le football pour lui, c’était l’échappée belle, la planche de salut.
Un harki. Omar Sahnoun était fils de harki, c’est à dire d’un algérien ayant choisi après l’indépendance de 1962, la France et non le sol natal.
Indépendamment de toute considération politique, on peut dire que ce choix était le pire, comme l’avenir allait le démontrer.
Le harki «déserteur » aux yeux de l’Algérien, restait un Algérien aux yeux des français.
Un rejet simultané des deux communautés.

sans-titre-1Issu d’une famille de harkis, Sahnoun était placé devant une porte étroite pour effectuer ses débuts dans l’existence.
Heureusement pour lui, il y avait le sport. Une activité vers laquelle l’inclinaient et son besoin de s’exprimer et son adresse naturelle époustouflante.

Il se fait rapidement remarquer en football. Il est catalogué comme l’un des meilleurs cadets français. Mais, parallèlement, il s’initie au basket, et malgré sa taille « lilliputienne » pour ce sport, il décroche le titre de meilleur jeune basketteur.
C’est assez dire l’étendue de ses qualités d’adresse et de détente.

Mais c’est, évidemment, vers le football qui sera dirigé.
Saint-Étienne a été sur les rangs. Mais l’admiration que le jeune Omar porte au capitaine nantais, Henri Michel, décide de sa destination. Il se retrouve en Loire-Atlantique dans une équipe où, depuis des années, on pratique un football-spectacle beaucoup plus efficace que ses détracteurs veulent bien le dire : Nantes est toujours un candidat dangereux au titre et inspire du respect à toutes les équipes hexagonales.

Facilité technique
Ce milieu correspond très exactement au football que, d’instinct, Omar Sahnoun pratique.
Un technicien. Un artiste.
Il adore tenter des « trucs » difficiles.
Dans ses pieds, le ballon semble une pelote de laine qu’il maitrise à volonté. Il adore dribbler.
Mais il sait aussi s’imposer physiquement, au besoin, même s’il ne voit pas là, le meilleur moyen de dicter sa loi.
Une certitude pour lui : le football c’est sa voie. La seule, en fait, qui puisse lui permettre d’assumer sa condition d’homme et de harki. Grâce à la notoriété et à l’aisance que le ballon rond lui procurera.
Omar Sahnoun s’intégrera dans une société qui n’a pas pour lui les yeux de Chimène, c’est le moins que l’on puisse dire.

S’il faillit en douter, ses débuts devant le public nantais viendraient remettre les choses au point.
Sa facilité technique, dès qu’il arrive en Loire-Atlantique, est déjà exceptionnelle. Il la considère, à raison, comme son arme majeure.
Mais dans le monde contemporain, un artiste ne fait pas facilement son chemin.
Les « bohèmes » de naguère, dont un Joseph Ujlaki a été l’une des incarnations les plus typées et les plus séduisantes, s’éliminent pratiquement d’eux-mêmes : l’immunité technique dont ils jouissaient a été dévorée par le palier physique que tout footballeur doit aujourd’hui franchir.
Omar Sahnoun, qui n’a rien d’un gringalet, sait se faire respecter. Cependant, son penchant pour la virtuosité reste marqué. Il ne peut pas toujours l’exprimer victorieusement : un adversaire qui fond sur vous à 100 à l’heure rend malaisée l’exécution d’une feinte.

Le public attendait constamment le salut de la « bête » qui plante des buts, qui arrache le ballon à l’adversaire.
Sahnoun ne tarde pas, avec ses ronds de jambe, ses gestes et ses passes au millimètre, parfois interceptées, à encourir les sarcasmes.
On lui en veut de ne pas répandre la terreur. On le siffle.
C’est au compte-goutte qu’il est incorporé dans l’équipe fanion, à Nantes.
On sait pourtant que sa contribution à la contribution du titre en 1977, par Nantes, sera prépondérante. Et que, dès lors, la reconnaissance de son talent ne suscitera des réserves qu’en provenance des vétérans confondant le football de 14-18
(up to date !) avec celui de nos jours, et qui, en tout état de cause, n’auraient jamais accepté totalement Sahnoun.

1973-74nantesjuniors-gambardella

Cette difficulté à s’imposer est, chez Sahnoun, doublement paralysante. Il paie, comme les artistes, le tribut d’une époque froidement réaliste au résultat.
Comme harki il se forge une volonté d’airain. Il est condamné à arriver. Il sent qu’en renonçant aux privilèges dont il est redevable à la nature – ou au talent, si l’on préfère, il se rabaisse.
Alors il insiste dans l’exploitation de ses dons profonds.
Jamais il ne sacrifiera la préparation technique à la préparation physique. Il se soumettra à celle-ci puisque c’est indispensable. Mais il est et reste un super technicien.

C’est comme un super-technicien qu’il se fait connaitre. Accepter. Consacrer.
L’une de ses plus belles victoires…
Sélectionné à six reprises en équipe nationale, promis à un avenir enviable, soit comme milieu de terrain, soit comme défenseur – libéro ou stoppeur, grâce à sa facilité technique et sa précision dans la relance, Omar Sahnoun a gagné sa partie.
Le fils de harki a réussi sa reconversion.
Il a épousé Patricia. Il croit en lui.
Il n’est pas le seul.

sahnoun-edf

Et puis c’est l’accident cardiaque de 1977. Il doit interrompre sa carrière. Il est soumis à d’innombrables examens. Ni les médecins, ni ses dirigeants nantais ne sont très chauds pour le relancer dans l’arène, pour donner le feu vert.
Il est cardiaque sans l’être. On ne sait pas grand-chose des ennuis qui l’ont stoppé.
Prudence.
« Je veux jouer » répète Sahnoun. Prudence ! lui rétorque-t-on.

Il faut bien comprendre. Asmodée. Démêler ce qui se passe sous le crane d’Omar.

Il a alors vingt-trois ans. Marié. Connu.
À portée de main le métier pour lequel il est fait, qu’il connait bien, qui lui rapporte de l’argent.
Physiquement il se sent parfaitement bien.

Dans ces conditions, comment se résigner à l’abstention, se calfeutrer dans une prudence dont ceux qui la préconisent ignorent eux-mêmes si elle se justifie puisque, de leur propre aveu, les « extra-systoles » ça ressemble un peu aux « extra-terrestres » (?)

Surtout qu’aucune forme de repli ne s’offre à Omar Sahnoun. Refoulé du foot, il redeviendra un corps étranger dans une société qui souligne plus volontiers ce qui sépare qu’elle n’encourage ce qui rassemble. D’ailleurs, même mieux adaptée au cas de ce harki professionnel de football, où irait-elle rassembler, cette société diviseuse, les fonds nécessaires pour rémunérer Sahnoun à sa juste valeur ?

Le temps que dure sa mise à l’écart des terrains de football, en 1977 – six mois à peu près, Omar Sahnoun n’a, en tête, qu’une préoccupation : rejouer.
il n’obéit pas à quelque caprice. Il n’obéit même pas aux décrets de sa propre nature l’inclinant à s’exprimer là où il sait le mieux se réaliser : le football est pour lui bien plus qu’une scène favorable à sa personnalité, il représente pour lui un besoin vital.

sans-titre-2Reportons-nous à l’époque : Sahnoun est jeune, connu, international, promis par tous à un avenir fort brillant. Socialement il a trouvé sa voie.
Mais cette notoriété est encore toute fraiche. Elle ne paie pas d’intérêts. Et puis, les choses vont très vite, en ce bas monde. Du jour au lendemain, tout peut basculer.
S’il devait en douter, Sahnoun n’aurait qu’à évoquer les difficultés éprouvées à Nantes pour convaincre un public, pourtant bien disposé, en général, de sa valeur.

Pas d’économies, pas de passé suffisant pour garantir l’avenir, pas de métier de remplacement : Omar est bel et bien acculé au football, si l’on ose dire. Comment pourrait-il envisager autre chose que la sphère de cuir comme moyen de gagner sa vie et de s’imposer, même à ceux pour lesquels un harki est avant tout un « maghrébin » avec toutes les réserves qu’un tel rappel implique ?

Alors il restera footballeur, voilà tout…
À partir de cette situation claire, nette et précise, le drame peut poser ses collets, préparer le piège. La fatalité aura de toute manière bon dos : en cas d’accident, comment nier que Sahnoun a voulu, exigé même, le feu vert, l’autorisant à rejouer.
À partir de cette volonté clairement proclamée, si les situations sont parfaitement définies, les rôles, eux, ne correspondent plus au texte. Le texte pose que Sahnoun, s’il reparait sur un terrain, le fera sans encourir le moindre risque.

Conditions qui ne peuvent plus être réunies. Pourquoi ?
Parce que la science n’en sait pas suffisamment long sur les extra-systoles qui définissent d’ailleurs seulement un effet dans l’ignorance où l’on est de leurs causes.

Parce que Sahnoun lui-même a trop ardemment désiré rejouer pour remettre en question cette conquête essentielle à ses yeux.
En clair : si Sahnoun a enregistré des symptômes particuliers susceptibles d’être attribués à une insuffisance cardiaque, il évitera d’en faire état pour ne pas conduire à reporter l’autorisation de jouer.

On n’affirme pas qu’il en a été ainsi. On dit simplement que le footballeur était forcément acculé à une situation suicidaire. Il ne pouvait, sans se mettre hors-jeu, signaler la moindre anomalie physique s’il en enregistrait une. Et il ne pouvait pas davantage s’éloigner définitivement d’une forme d’activité dont il était impossible de lui garantir l’innocuité.
Le précédent malaise, comment savoir s’il ne se renouvellerait pas ?

Omar Sahnoun était obligé de parier. Ou que les ennuis de santé ne reviendraient plus. Ou que les éventuelles petites défaillances n’étaient rien d’autre que ces menus pépins sans conséquence dont une carrière de professionnel est parsemée.
Pour lui donner l’assurance que le pari n’était pas risqué : les visites auxquelles il était fréquemment soumis, les examens poussés auxquels il devait se satisfaire. Toujours rassurants.

Avant de l’engager, les Bordelais avaient pris toutes les précautions. Ils avaient été rassurés, et Sahnoun avec eux : tout était en ordre.
Ou semblait.

Sahnoun - Decastel

En venant sur les bords de la Gironde, Sahnoun ne choisissait pas la facilité. Un public dur, exigeant, qui voit le football d’un œil impressionné par le rugby et la corrida.
Le virtuose ?
Oui s’il donne la tête et la queue à chaque fois. Mais hum! si la virtuosité s’exprime dans le creuset collectif.
C’est justement le registre dans lequel Sahnoun excelle.

Mails il finit par s’imposer aux Girondins comme il avait fait taire les sceptiques nantais.
Il ne réussit pas, toutefois, une reconquête qui lui tenait à cœur, sans mauvais jeu de mot : l’équipe de France.

Michel Hidalgo parait troublé. Il le confie à l’occasion:
 Il ne semble plus avoir sa détente, son punch de naguère, cela reviendra peut-être…
Mais comment établir la distinction entre ce qui peut tout aussi bien être de la réserve – commandée par la prudence , de l’impuissance ou un comportement d’homme arrivé qui n’a plus à démontrer à chaque attaque de balle sa valeur ?

Ce qui ne fait aucun doute, c’est la justesse du jeu de Sahnoun.
Dans la finale de coupe de France gagnée par Nantes contre Auxerre, l’international, d’abord un peu gêné par l’agressivité des Bourguignons et leur pressing, contribue toutefois à rétablir l’équilibre en assurant à la circulation du ballon une rapidité salvatrice grâce à des déviations instantanées aussi judicieuses que répétées.

À Bordeaux, après un tentative pas très réussie de reconversion au poste de libéro, il finit par s’imposer comme milieu. À sa décharge pour l’échec comme couvreur: la mauvaise forme de l’équipe toute entière.
Il n’était, certes, pas le seul à chercher, sans les trouver, ses marques.
Mais il flambait quand le destin l’a poignardé.

C’est donc l’image d’un crack foudroyé que laissera Omar Sahnoun.
1979-80-bordeaux-brest-ff-notes

Mars 1978, France-Football avait consacré à Sahnoun un reportage sous la plume de J.-Ph Rethacker.
Extraits :

J’ai pris conscience, au cours de ces 3 mois d’arrêt complet, de l’importance capitale qu’il faut accorder au sérieux de la vie et de la profession, à l’avenir matériel. J’ai trouvé des amis chaleureux au F.C Nantes, parmi les dirigeants en particulier. Ça a été pour moi une révélation. Discrètement, sans en rajouter, tous ont fait le maximum pour m’aider.
Quand Nantes est venu me chercher j’ai commencé à réfléchir. Dans la difficulté j’ai pris conscience des erreurs que je commettais en sacrifiant souvent l’intérêt de l’équipe à mon plaisir personnel.
C’est que ça fait drôlement plaisir de réussir deux dribbles, un petit pont, une feinte de corps !
Encore maintenant la tentation remonte souvent. C’est une jouissance et une envie que seuls connaissent et peuvent comprendre les dribbleurs.

La polyvalence est quelque chose de discuté, de discutable. J’ai été trimbalé pendant longtemps du numéro 5 au numéro 10, en passant par le 4, le 6, le 8. Mais cela m’a été probablement bénéfique à la fois sur le plan offensif et dans le domaine défensif.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *